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Azawan.com, janvier 2006

Le public n’a même pas encore fini de déguster son premier album, Tawargit (rêve) que Yuba le surprend à nouveau avec un deuxième album, plus abouti : Itran azal (étoiles du jour). Sans faire perdre à la chanson amazighe son âme, Yuba fusionne les rythmes d’instruments amazighs – rribab (vièle monocorde connue chez les Touaregs sous le nom d’imzad), tallunt (tambour sur cadre), ganga (tambour), etc. – et occidentaux – guitare, banjo, harmonica…

Cet album est une tentative réussie de sortir la musique amazighe de la région du Sud-Ouest marocain d’une folklorisation plus ou moins imposée. Par sa musique à la fois moderne et enracinée, Yuba rend plus visible l’être amazigh. Un message à tous ceux qui ne veulent continuer à le voir au prisme déformant des images d’Épinal et autre posture péjorativement folklorisante.

La musique de Yuba est tel un arbre enraciné dans le champ/chant amazigh. Ses branches flirtent joyeusement avec diverses influences musicales où le son de l’indétrônable rribab est en osmose totale avec la guitare. Sa voix grave et chaleureuse, différente de celles des chanteurs traditionnels à la voix souvent aiguë, ajoute un zeste d’originalité à l’ensemble.

Yuba chante l’identité amazighe plusieurs fois millénaire, l’exil, l’amour, la tolérance, la protection de l’environnement et innove en versant dans la thématique très actuelle de la mondialisation.

Dans la chanson urt igi, Yuba opère des va-et-vient entre le passé et le présent. Sur des rythmes gnaoua, il dénonce l’esclavage, l’une des premières manifestations négatives de la mondialisation. Urt igi est un message adressé à tous ceux qui profitent, allègrement, de la misère, à ceux qui gouvernent, à ceux qui asservissent leurs semblables. Yuba dénonce la sujétion devant les « maîtres » (tbndiq) et – encore une première – la tradition rabaissante du baisemain (usudm ufus).

Avec le titre igdad (les oiseaux), Yuba nous mène, à partir d’un simple dicton amazigh (ar ithdar ufrux, ar ittmtat ugdid / L’enfant joue, l’oiseau agonise), au problème des rapports Nord-Sud : injustice, tyrannie et pauvreté dans les pays d’origine, fermeture des frontières au nord. Les jeunes (igdad / les oiseaux) prennent le risque d’affronter les vagues de la Méditerranée.

L’enfant (afrux) n’incarne plus cette innocence habituelle. Il est le responsable des malheurs de l’oiseau (agdid), il est l’oppresseur qui n’est autre que l’État. Il pousse les jeunes, dans la fleur de l’âge, à la fuite (tarula), vers l’exil et trop souvent au suicide. Cette histoire triste racontée par un Tanger personnifié finit par un appel répétitif, lancinant, dénonçant le manque de liberté : Ajjat agh a nsawwal (laissez-nous la parole).

Yuba délaisse les thèmes traditionnels chers aux chanteurs de sa région. L’amour n’est plus que l’amour, l’exil n’est plus que l’exil. Il ne s’arrête pas à la description d’une situation ou à un récit poétique ordinaire. Chez lui, le local devient universel, l’universel devient local. Il reprend à son compte le dicton bien connu : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui lui appartient (Akal ur igi win ufgan, afgan a igan wi-ns.)

Avec Itran azal, Yuba réussit la gageure de moderniser un répertoire figé par une politique qui voit dans tout ce qui est amazigh une menace à la culture dite officielle.

Lasri Brahim Amazigh (Paris)