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Le chanteur Yuba : l'album de la maturité

Il y a quelques mois déjà, le chanteur Yuba, un artiste amazigh des plus doués de sa génération, a mis sur le marché son deuxième album dont le titre est poétiquement évocateur : Itran azal (les étoiles en plein jour). On s'attendait que ce fils prodige du Souss nous surprenne, dans le bon sens du terme, comme cela a été déjà le cas avec tawargit (rêve), son premier album, grâce auquel il s’est fait connaître auprès du public.

En effet, passé le stade de la découverte d'Itran azal, on peut affirmer que l’on est plus que servi, et c’est le moins que l’on puisse dire. Car Yuba confirme une fois de plus qu'il a du talent à en revendre. Il est devenu plus aguerri, plus complet, plus tatillon. Il confirme largement qu’il est une valeur sûre de la musique amazighe contemporaine, car il lui apporte, et c’est le cas de le dire, un salutaire nouveau souffle.

Yuba peut aisément, sans peur d’être taxé d’un quelconque enthousiasme injustifié, prétendre être la figure de proue de cette nouvelle vague de la chanson amazighe représentée par Mellal, Agizul, Masnissa, Izri… Ce que d'aucuns pensent déjà, sans forcément le crier sur tous les toits.

En tous les cas, si les sceptiques s’en doutent, Itran azal suffit amplement pour le prouver. C'est un travail on ne peut plus réussi, à tous les niveaux. On sent que derrière, il y a toute une préparation. Rien n’est laissé au hasard. Les arrangements, les mélodies, les paroles, etc, tout est pensé et repensé. Exit l'improvisation et bienvenue dans le monde de la rigueur professionnelle !

En un mot, Yuba nous a servi une musique dans sa perfection, immodérément moderne, sans forcément la sacrifier sur l'autel de l’universel disons un peu uniformisant. Et pour cause, les racines amazighes ne sont jamais trop loin (l’emploi du violon amazigh et du gembri, l'influence d'ahwach, gnawa…).

On se lasse jamais d'écouter en boucle les chants engagés de Yuba avec sa voix suavement et gravement chaleureuse, source de beaucoup d’émotion et de fierté aussi – parce que amazigh. Car il y a là un style fondamentalement sui generis, une personnalité musicale originalement propre.

Pour les thèmes, point d’abstraction. Exprimés avec des mots toujours précis et un tant soit peu recherchés, ils épousent, comme à l’accoutumée, l'actualité, les soucis quotidiens et les maux de la société : l'immigration clandestine, l'esclavage, la revendication identitaire...

Avec Itran azal, Yuba a incontestablement atteint la maturité musicale. Il signe là, sans faire dans l’emphase béat, une œuvre magistrale, d’anthologie. Si l’on veut que la source ne tarisse pas et que "l’oiseau" continue de chanter, il faut impérativement lui donner un coup de pouce. Comment ? En achetant simplement son album.

Jusqu’à preuve du contraire, c’est la seule manière d’exprimer sa gratitude aux efforts louables de tous les artistes amazighs de la trempe de Yuba qui, si injuste que cela puisse être, sont tout simplement interdits – c’est le mot – dans les médias de "leur" pays, colonisés, probablement pour toujours, par les Égyptiens et autres libano-syriens. Même les très courtisés chanteurs arabo-marocains s’en plaignent. C’est vous dire…

Lahsen Oulhadj (Montréal), avril 2006